Publié le 11 juin 2026
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Je suis Adeline Bouchet et j’ai 32 ans. Je suis assistante sociale pour l’association Apart.
J’ai toujours voulu faire du social. Au départ, je voulais être comme « Pascal le grand frère », éducatrice, aider des jeunes en difficulté. Puis, je me suis demandé : “Et si je faisais ambulancière ?”, toujours dans l’idée d’accompagner des gens, de discuter et de passer du temps avec eux.
Quel a été ton parcours avant de devenir assistante sociale au sein de l’APART ?
Quand j’ai eu mon diplôme d’Assistante Sociale, je suis tout de suite entrée dans le monde du travail. J’avais fait un stage en troisième année dans un foyer pour demandeurs d’asile et lors de mon stage, une collègue était enceinte. J’ai été rappelé pour la remplacer durant son congés maternité. C’était une structure privée en CADA (centre d’accueil pour demandeurs d’asile). Cette expérience m’a beaucoup marquée humainement, notamment parce qu’il fallait parfois annoncer à des familles qu’elles devaient quitter le foyer après un refus d’asile, sans solution de repli, alors qu’elles avaient fui des persécutions ou des situations très lourdes dans leur pays. Cela qui m’a profondément touchée dans mon parcours. Ensuite, j’ai enchaîné des petites missions, à la MDPH, où j’ai fait des évaluations de personnes handicapées à leur domicile pour connaître les besoins et j’ai aussi été en renfort d’assistante sociale dans une maison des solidarités, au département de l’Allier. En 2017, j’ai été embauchée à l’Apart en CDI, sur le dispositif du bail glissant.
Quel est ton rôle à Apart ?
Apart, c’est une association où l’on fait de l’accompagnement autour du logement. Le but, c’est d’aider des personnes dans la précarité et qui sont sans logement. La base, c’est le logement, donc on les accompagne sur l’acquisition celui-ci. On a plusieurs services différents, le CPH (Centre Provisoire d’Hébergement) qui accueille principalement des personnes réfugiées vulnérables, le service de logement temporaire, où l’on accueille des personnes de tout horizon : des sortants de prison, des femmes victimes de violence, des personnes qui ont vécu à la rue dans des logements meublés et le dispositif du bail glissant.
Je travaille sur le dispositif du bail glissant qui permet à des personnes qui ont déjà habité dans un logement et qui ont besoin d’un accompagnement pendant quelque temps, soit parce que c’est leur premier logement en France et qu’ils ont besoin de repères, soit parce qu’ils ont eu une rupture dans leur parcours, à un moment donné, et que c’est devenu compliqué pour eux de reprendre un logement en autonomie. Le but, c’est de prendre un logement avec un bailleur social pour lequel APART est locataire et où la famille bénéficiaire est sous-locataire. Au bout d’un certain nombre de mois d’accompagnement (dix-huit mois en général) on demande ce qu’on appelle un “bail glissant.” On fait glisser le bail, Apart s’enlève du contrat et la famille fait un bail directement avec le bailleur. Durant ce temps, on évalue leur capacité à habiter dans un logement. A la fin, soit ils disposent d’un logement en autonomie via le glissement de bail, soit on les réoriente sur du collectif, des foyers, des résidences sociales.
Apart est une association qui a bien grandi. En 2017, quand j’arrive à Apart, il n’y a que trois travailleurs sociaux. Aujourd’hui, nous sommes huit travailleurs sociaux sur l’intermédiation locative et cinq sur le centre d’hébergement provisoire. À cela s’ajoutent les coordinateurs, l’agent technique, le psychologue et les secrétaires.
Le nombre de places aussi a augmenté. Nous sommes trois sur le bail glissant, ma collègue Lauranne, ma collègue Nadège et moi. Toutes les trois, nous accompagnons près de 175 personnes. Ce chiffre varie selon les compositions familiales puisque l’on peut retrouver aussi bien de petites familles que de très grandes familles. En incluant les personnes sur liste d’attente ou en recherche de logement, environ 200 personnes bénéficient actuellement de notre accompagnement. Pour ma part, je peux avoir jusqu’à 25 ménages à gérer.
Mon accompagnement ne se limite pas à juste leur fournir un logement et m’assurer que tout se passe bien. Je veille aussi à leur intégration dans le quartier en faisant le lien avec la maison de quartier et le voisinage. Je fais le nécessaire pour leur accès aux droits, m’assurer que la famille a bien des ressources, qu’ils occupent éventuellement une formation. On travaille sur plein d’autres choses. Même si le logement est le support principal de notre travail, notre accompagnement est global. L’insertion par le logement vient toucher énormément de domaines : santé, parentalité, accès aux droits, apprentissage du français, insertion professionnelle, lien social, autonomie, budget, etc. Finalement, le logement est un prétexte pour accompagner l’intégration des personnes et une porte d’entrée pour travailler d’autres problématiques.

Qu’est-ce que tu préfères dans ce travail ?
J’adore les actions collectives. Bien-sûr, on fait de l’accompagnement individuel en les rencontrant dans les bureaux d’Apart ou chez eux, mais on fait aussi du collectif. Et j’adore le collectif, car je vois des personnes qui ne se connaissent pas, qui sont parfois de deux pays différents et qui, à la fin de l’action collective, se sont parlées alors qu’elles ne parlent pas la même langue ! Mais elles se sont exprimées, en français, sur un sujet, ou ont participé à un cours de cuisine, de couture, alors qu’une heure avant elles étaient chez elles à ne rien faire.
Dans les moments collectifs, on voit des gens qui reprennent un peu le goût de la vie, parce que la plupart des familles en ont un parcours de vie compliqué. Et parfois, on est même surpris de ce qui se passe en collectif, on les voit repartir contents et ils s’échangent leur numéro, c’est vraiment génial.
Je suis aussi très fière quand je vois toutes ces personnes à qui je propose des choses et qui s’épanouissent, dans du sport, dans de l’associatif. De voir des femmes qui ne savent pas lire et écrire et à qui j’arrive à trouver une formation. D’arriver à faire grandir des gens, à les faire évoluer en leur proposant des choses qu’ils n’ont jamais faites auparavant. J’adore leur proposer des choses qui sortent de l’ordinaire. On a régulièrement des actions où l’on fait des activités à l’extérieur. Par exemple, au lac Chambon (dans le Puy de Dôme) où ils ont assisté à une pièce de théâtre. Je suis fière de me dire « grâce à l’association Apart, grâce à notre travail, elles font des choses, ces familles, qu’elles n’auraient peut-être jamais pu faire avant ».
On a souvent l’image que les assistantes sociales ne travaillent que pour les services publics. Est-ce un choix pour toi de travailler dans le privé ?
J’ai fait un choix. Le public réfugié c’est un peu un choix de ma part. J’apprécie beaucoup ce public parce que je trouve ça hyper enrichissant, il y a un échange de culture, on peut passer des fois une heure de rendez-vous à parler de leur culture, de leurs coutumes, on échange sur nos visions de la vie. C’est très enrichissant. Je leur explique plein de choses sur la vie en France, je leur donne des conseils, leur explique les droits en France, comment ça fonctionne la vie dans un logement et eux aussi m’ont appris beaucoup de choses. J’ai appris énormément de choses sur la géopolitique, je n’étais pas au courant de ce qui se passait dans certains pays, je ne comprenais pas le pourquoi du comment et c’est vrai que ça m’a fait grandir sur la question de la géopolitique, sur la question des coutumes, des cultures, même des fêtes.
C’est vrai que le milieu associatif, c’est quand même plaisant parce qu’il y a quand même un libre-arbitre dans la manière de faire, dans la manière de travailler. C’est plaisant de pouvoir dire à quelqu’un : « On se donne rendez-vous la semaine prochaine », et de ne pas lui dire « à dans trois semaines ».
J’ai eu une expérience passée dans le public, où j’ai travaillé avec un public demandeur d’asile en CADA (centre d’accueil pour demandeurs d’asile) et ce qui était très difficile pour moi, c’est qu’à la fin de la procédure d’asile, certains obtenaient une réponse positive et d’autres une réponse négative. J’avais ce rôle où je devais parfois leur dire : « C’est terminé, la demande est refusée. On n’a plus de chance. Il faut sortir dans un mois. » Quand on a des mamans, qui ont des bébés, des enfants scolarisés, de leur dire : « Dans un mois, il faut sortir du foyer », en sachant que l’on a aucune solution à leur apporter, qu’il n’y aura pas de papiers, pas de ressources et qu’ils nous disent « Je ne rentrerai pas dans mon pays parce que j’ai eu telle ou telle persécution. », c’était très difficile. Je me disais « À quoi je sers ? », même si je sais que je suis utile parce que je les aide à faire la demande d’asile. Dans mon rôle aujourd’hui, j’apprécie le fait de pouvoir se projeter sur l’avenir, de parler d’intégration, de formation, d’insertion, d’inclusion.
Quelle est la plus grande difficulté à laquelle tu peux faire face dans ton travail aujourd’hui ?
Ce sont parfois, les préoccupations des familles. On vit quand même dans des mondes différents, nous et les familles. Quand je parle des familles, je vais vraiment parler des familles réfugiées, parce que c’est vraiment la majorité des personnes que j’accompagne. Après, je peux aussi avoir des femmes victimes de violence, je peux avoir des sortants de prison, mais la majorité sont réfugiés et ils leur arrivent d’être très angoissés à propos de leur titre de séjour, ou parce qu’ils n’ont pas de travail, et c’est difficile car le stress qu’ils ont, on le reçoit. C’est un stress qui est très communicatif.
Quand on voit leur parcours aussi. Ils sont venus, ils ont pris la Méditerranée sans leurs enfants pour les protéger et qu’ils nous disent : « Voilà, il faut que tu m’aides à faire venir mon enfant. J’ai besoin de toi. Sans toi, je n’y arriverai pas. ». C’est dur d’avoir toute cette responsabilité et de se dire : « Ah oui, là, en fait, son enfant est au pays et elle compte sur moi pour que je fasse une demande de visa. ».
Quel est le lien entre Apart et le DAHLIR ?
La plupart des familles que nous accompagnons nous demandent directement de faire une activité de loisirs. On sent qu’il y a besoin de lien social. Le DAHLIR, c’est un bon outil lorsqu’on constate l’isolement d’une famille, c’est une porte d’entrée pour créer du lien social. Ça peut aussi être une porte d’entrée pour des personnes qui sont dans la demande d’une activité de loisirs qu’ils pratiquaient dans leur pays et qu’ils souhaitent reprendre en France.
Il y a aussi des situations où ça peut être un bon outil de test pour évaluer l’autonomie d’une personne. Est-ce que ce sont des gens qui ont la capacité de se mobiliser ? Est-ce que c’est des gens qui vont se lever le matin ? Est-ce que c’est parce qu’ils sont mals dans leur vie qu’on les voit renfermés, isolés ? Le DAHLIR, ça nous permet aussi d’avoir un support, un recul. Quand ils vont à une activité du DAHLIR, on peut savoir comment ça s’est passé, si la personne à échanger avec les autres participants, si elle était à l’heure, si elle a souri… Tout ça c’est des billes pour nous, pour savoir si on va pouvoir la mobiliser sur d’autres actions, s’il y a une motivation. Le DAHLIR, c’est une porte d’entrée sur plein de niveaux : pour du lien social, pour vérifier des acquis, des codes. Et c’est un facilitateur pour nous, car c’est le DAHLIR qui trouve l’activité que ce soit pour les adultes ou les enfants. On en a plein des personnes qui nous disent : « Je veux que ma fille fasse du basket » par exemple, mais on n’a aucun contact, nous, travailleurs sociaux et ça demande du temps de chercher des clubs, de les contacter, de demander comment se passe l’inscription.
Est-ce que tes bénéficiaires ont conscience des bienfaits potentiels d’une activité de loisir ?
Pour le sport, oui. Ils se disent que ça va leur apporter une forme physique, qu’ils vont pouvoir se muscler pour le travail, qu’ils vont pouvoir mieux respirer et s’occuper de leurs enfants, monter des étages. Mais les activités culturelles ou artistiques, ils se demandent plus « à quoi ça peut leur servir ? ». Certaines familles se demandent à quoi peut servir de jouer avec les enfants, d’aller au cinéma, de passer le temps en s’amusant. Leur première préoccupation ce n’est pas ça, c’est de trouver du travail ou une formation.
On a eu l’occasion d’emmener des familles voir une pièce de théâtre sur le sujet des droits des femmes. Ca les avait touchés, car ça avait un rapport avec leurs propres histoires. A la fin, il y avait eu un débat, elles avaient discuté. Je pense que cette expérience a fonctionné parce que le thème de la pièce faisait lien. Si ça avait été un ballet de danse classique, je ne sais pas si l’impact aurait été le même. Juste du divertissement, c’est trop. Donc on essaye de chercher quelque chose qui puisse les intéresser, les ramener à ce qu’ils adorent, ce qui les touche. La couture par exemple, à chaque fois ça fonctionne, l’atelier cuisine aussi.
Si demain, tu avais un budget illimité et aucune contrainte, quel projet tu aimerais mener ?
Faire un livre de photos qui illustrerait la culture des personnes qu’on accompagne et où on y retrouverait aussi des recettes de cuisine, par exemple ! Je voudrais vraiment mettre en avant, les gens, leur savoir-faire, leurs connaissances, parce que, souvent, ils faisaient des métiers dans leur pays, qu’aujourd’hui, ils peuvent plus faire. Ils ont des connaissances et des savoir-faire qui nous sont parfois inconnus.
Il y a aussi un autre projet que j’aimerais un jour faire, c’est la mise en place d’un système de parrainage. Lorsqu’ils arrivent en France, c’est compliqué pour eux de trouver des personnes sur qui compter. L’idée, ce serait que des citoyens français parrainent des étrangers, des réfugiés et presque qu’ils deviennent des amis au fil du temps. Que chacun puisse compter l’un sur l’autre.
As-tu des recommandations à nous partager ?
J’ai deux types de recommandations, celles en rapport avec mon travail et celles plus « plaisir ».
Pour les recommandations « plaisir » : je regarde les recettes de Loulou Kitchen, je ne suis pas du tout cuisinière, mais des fois, je me prends de regarder des vidéos de cuisine. Un compte me fait beaucoup rire avec un Golden c’est Rio & Co. J’adore les vidéos, elles me font mourir de rire ! Il y aussi le compte Instagram de Madame Tissus, c’est une amie à moi de Vichy qui’ s’installe en couture, elle fait des créations pour bébés.

Pour les recommandations plus en lien avec mon travail, je dirais le média Brut. Ca explique l’actualité, ce qui s’est passé dans le monde, ce qui s’est passé en France. J’aime bien le suivre. Il y a aussi un compte Insta d’une assistante sociale qui s’appelle Social Blabla, où elle essaye de parler de la réalité du terrain et des préjugés. C’est rare qu’on parle d’assistante sociale sur les réseaux. Enfin, il y a aussi une fille qui parle de l’excision sur les réseaux, que je regarde beaucoup : Alerte Excision et sur le même sujet, le livre « Cicatrices de -lames – l’âme » de Fatoumata Koïta et Layla Bah. Beaucoup de gens ignorent ce que c’est alors qu’il y a énormément de pays qui pratiquent ses mutilations. J’apprécie ces comptes Instagram qui mettent en avant des choses dont on ne parle pas assez souvent. Au niveau des podcasts, souvent, quand je fais mon ménage, j’écoute Légend ou encore, « Je suis migrant-e », qui rassemble des paroles d’exilés, de migrants et qui racontent leur parcours migratoire et aussi leur parcours en France. Il y a aussi un autre livre qui m’a touchée, c’est « Revenu des ténèbres » de Kouamé, qui parle de ce qui se passe en Libye, dans les prisons et sur la Méditerranée.

J’aime lire des choses qui sont des histoires vraies. Ce sont des histoires que je peux réellement croiser dans mon travail. Parfois, on nous raconte des choses, on se dit même : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai », ses lectures me permettent de me rendre compte de ce que l’on me raconte, de comprendre que c’est vrai.

Y’a-t-il des personnalités qui t’inspirent ?
Il y a une jeune femme afghane qui m’inspire, qui s’appelle Zakia Khudadadi. C’est une Afghane en situation de handicap, qui est venue en France et qui a gagné le titre de championne olympique paralympique au taekwondo. Elle me fascine parce qu’elle pratique du sport, elle est brillante dans un sport paralympique et je trouve ça génial. C’est la première Afghane à avoir eu une médaille paralympique, il n’y en avait jamais eu auparavant.
Et il y a un Français qui s’appelle Cédric Herrou. C’est un militant qui a été reconnu coupable en 2017 de solidarité, parce qu’il avait permis à 200 migrants de passer la frontière italienne et organisé un camp d’accueil. Il a été relaxé en 2021. C’est un militant qui est aussi agriculteur et qui maintenant à monter une association via laquelle il donne un travail dans le milieu agricole aux migrant.

Que fais-tu lors de ton temps libre pour te couper de ton travail ?
J’habite à Vichy et j’adore passer du temps au bord de l’Allier, au plan d’eau, dans les parcs, c’est agréable. J’adore regarder des séries aussi, sur la mafia corse ou sur les trafiquants par exemple et j’aime beaucoup aller voir des représentations d’humoristes. J’adore Jérôme Commandeur, ou Nino Arial.
Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?
De continuer à faire ce que je fais actuellement, de continuer à me former parce que j’aime beaucoup ça. Chaque année, je fais une formation. Ces dernières années, c’est vrai que j’ai pris beaucoup de temps pour essayer d’améliorer mes connaissances en droit. Parce qu’être assistante sociale, c’est aussi se tenir informée des nouvelles lois, des nouvelles aides.
J’aimerais aussi faire la promotion de ce travail, parce que je sais que les écoles d’Assistantes Sociales peinent à trouver des candidats. J’aimerais prendre des stagiaires, intervenir dans des écoles pour parler de ce métier. C’est aussi pour ça que j’ai facilement accepté toutes ces interventions, le podcast, le fait de travailler en lien avec le DAHLIR sur des missions de communication. Je trouve ça bien parce que ça met en avant notre travail.

Propos recueillis par Anastasia Dru